Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 25 Novembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Les Américains lâchent le volant de la gouvernance d'Internet... mais qui va le reprendre et avec quels risques ?

Les Etats-Unis vont vers un retrait de la gouvernance Internet, après l'annonce du 14 mars dernier. Un changement sans précédent.

Un monde connecté ?

Publié le
Les Américains lâchent le volant de la gouvernance d'Internet... mais qui va le reprendre et avec quels risques ?

Les Etats-Unis vont vers un retrait de la gouvernance Internet. Crédit Reuters

Atlantico : Le 14 mars, les USA annonçaient le début d'un processus de transition, concernant la gouvernance internet. Ce qui avait toujours été Américain devrait se diriger vers un modèle multi-acteur. Les Etats-Unis sont-ils en train de lâcher du lest ? Dans quelle mesure ?

Maxime Pinard : Il est encore trop tôt pour dire que les Etats-Unis ont véritablement « lâché du lest » ; nous n’avons pour l’instant qu’une déclaration du Département du commerce mais il est clair que l’on se dirige vers un désengagement américain progressif de l’ICANN qui, il est vrai, avait jusqu’à présent un statut un peu particulier. Sans remettre en cause la qualité des membres de l’ICANN, il convient de rappeler que cet organisme dépend jusqu’à présent du droit américain, alors que ses prérogatives ont des conséquences pour l’ensemble des internautes.

De plus, l’histoire de l’ICANN (16 ans) témoigne d’une influence américaine certaine dans les choix stratégiques adoptés, même si ces dernières années, l’organisme a fait preuve de courage en entendant les revendications des autres puissances numériques (Russie, Chine avec des noms de domaines dans des alphabets non latins…). Les Etats-Unis sont donc depuis plusieurs années revenus sur leur inflexibilité, même si je ne crois pas à un réel désengagement américain. Le poids des Etats-Unis dans le cyberespace est tel (niveaux stratégique, économique, culturel…) qu’ils demeurent incontournables.

David Fayon : Il s’agit d’une annonce de la National Telecommunications & Information Administration (voir ici) relativement à un changement de gouvernance pour la gestion du DNS. Actuellement ce rôle est joué par l’ICANN (Internet Corporation for Names and Numbers), association à but non lucratif qui dépend du Département du Commerce américain. Et cette gestion du DNS pour les noms de domaine Internet (qui concerne tous les sites de type .com, .fr, etc.) va être privatisée. En revanche ce n’est pas parce que les Etats-Unis lâchent du lest qu’ils vont pour autant se désengager d’Internet. Ils souhaitent tenir compte de la pression internationale et en particulier du fait que les internautes américains sont minoritaires depuis maintenant plusieurs années et que le risque d’un éclatement du réseau en Intranet locaux est possible (déjà amorcé en Chine et en Russie qui jouent un double jeu avec un réseau national – possible du fait de l’immensité de leur territoire et permet un contrôle des populations plus facile – et présence sur Internet pour le commerce international, risque potentiel au Brésil). Il est d’autant plus tactique d’un point de vue calendaire que cette annonce surprise arrive peu avant le 48e meeting de l’ICANN à Sao Paulo les 23 et 24 avril et que celle-ci coupe d’une certaine façon l’herbe sous le pied des détracteurs des Américains.

Quel pourrait-être le premier candidat à cette nouvelle gouvernance ? Qui pourrait être tenté d'en profiter ?

Maxime Pinard : Logiquement, l’ONU, au travers de l’IUT, devrait proposer ses services. Elle en a les compétences ainsi que la légitimité, étant la structure rassemblant le plus grand nombre d’Etats agissant dans le cyberespace. Néanmoins, la partie s’annonce compliquée, les Etats-Unis ayant à plusieurs reprises par le passé refusé cette piste, prétextant que des pays non-démocratiques auraient leur mot à dire dans le développement de cet nouvel ICANN. Cependant, on ne peut souhaiter un organisme qui sélectionnerait ses membres sur leur seul caractère démocratique. Qui serait compétent pour juger ainsi ?

Il semble plausible que des puissances comme la Russie, la Chine, le Brésil et l’Union européenne (si elle parle d’une seule voix forte) vont chercher à redéfinir les contours de l’ICANN, en mettant des garde-fous contre la toute-puissance numérique américaine. Mais d’un autre côté, il est clair que tous devront s’entendre, c’est-à-dire faire des compromis, sans quoi Internet deviendrait ingérable.

David Fayon : Cette privatisation du DNS va permettre un transfert au secteur privé avec non pas un mais une kyrielle d’acteurs et du coup la création d’une instance mondiale comprenant les Etats et la société civile comme envisagée par les pro-onusiens n’est pas possible. Globalement, le contrôle sera assuré par des parties prenantes d’Internet contrôlées indirectement ou directement par les Etats-Unis avec les majors du net, les GAFA au premier rang. Il s’agit pour les Etats-Unis de trouver un moyen de garder le contrôle du réseau qui est stratégique pour l’économie et la société tout en ayant un affichage différent et en rebondissant après les révélations des écoutes sur Internet avec l’affaire Snowden en juin 2013 qui a eu un effet déclencheur auprès de la population. Nous avons eu un avant et un après Swoden. Avant, peu de personnes mesuraient l’importance stratégique de la gouvernance d’Internet pour la société et l’économie.

Quelles conséquences peut-on prévoir à ce changement, y compris concrètement pour l'internaute ? De quelles améliorations est-il potentiellement porteur ?

Maxime Pinard : On peut légitimement penser que la nouvelle entité, si elle a les outils juridiques adéquats et les moyens financiers suffisants, aura à cœur de développer de nouveaux mécanismes pour sécuriser davantage Internet et de répondre plus rapidement aux demandes d’entreprises (nouveaux noms de domaine par exemple). Pour l’internaute, il est peu vraisemblable qu’il observe des changements dans un premier temps : sa connexion internet sera la même. Seulement, il aura au fur et à mesure un accès encore plus poussé aux services web, les entreprises du Net cherchant avant tout à individualiser leurs outils pour mieux cibler l’internaute / consommateur.

David Fayon : Concrètement, rien ne va changer pour l’internaute qui utilisera toujours des services gratuits avec en l’échange une utilisation de ses données à des fins de ciblage marketing. L’ère de big data va battre son plein. En outre l’internaute ou l’entreprise sera toujours locataire d’un nom de domaine.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Loupdessteppes - 18/03/2014 - 14:58 - Signaler un abus Ces pauvres piches de verts...

    ... Qui défendent le diesel parce que c'est moins cher ! Radins et marxistes : tout pour plaire...

  • Par bluetooth4 - 18/03/2014 - 18:15 - Signaler un abus génial

    après être tous surveillé par les USA, on sera tous surveiller, censurer, puis arrêter par nos états de résidence...

  • Par ricouti - 18/03/2014 - 19:03 - Signaler un abus Le fonctionnement de l'UIT-T

    Le fonctionnement de l'UIT-T (autrefois le CCITT) a permis la normalisation des réseaux téléphoniques y compris les interconnexions internationales, sans s'occuper du régime politique des pays. On ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de même pour Internet. D'autant que le scandale de la NSA ne permet pas aux USA de donner des leçons aux autres pays.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Maxime Pinard et David Fayon

Maxime Pinard est directeur de Cyberstrategia, site d'analyse stratégique portant sur les enjeux du cyberespace et de la géopolitique en général.

Diplômé en géographie, en histoire et en droit international & européen spécialité Sécurité / Défense, il est adjoint aux formations à l'IRIS, en charge de l'enseignement à distance et de la formation "Action humanitaire : enjeux stratégiques et gestion de projet".

Il collabore régulièrement  avec le Nouvel Observateur (Le Plus) et le Huffington Post Québec sur des sujets de relations internationales.

David Fayon est directeur de projets SI au sein du groupe La Poste et membre de l'association Renaissance Numérique.

Il est l'auteur de Web 2.0 et au-delà (Economica, 2è éd., 2010) et Facebook, Twitter et les autres... (avec Christine Balagué, Pearson, 2010), de Réseaux sociaux et entreprise : les bonnes pratiques (avec Christine Balagué Pearson, 2011) et de Développer sa présence sur Internet (avec Camille Alloing Dunod, 2012).

 Il vient de publier Géopolitique d'Internet : Qui gouverne le monde ? aux éditions Economica.Il anime enfin le site davidfayon.fr, sur l'actualité du Web et du numérique.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€