Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Samedi 10 Décembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Accord sur les migrants : et au fait, si la Turquie avait été dans l’Europe, il se serait passé quoi ?

Vendredi, après des négociations difficiles, la Turquie et l'UE ont trouvé un accord de principe pour répondre aux défis posés par la crise migratoire. Dès lors, la question de la façon dont auraient été gérés les crises et conflits actuels (les migrants, la Syrie) si la Turquie avait été membre de l'UE se pose. Si cette hypothèse est certes très théorique, les implications qui en découlent sont pour le moins intéressantes.

Politique fiction

Publié le
Accord sur les migrants : et au fait, si la Turquie avait été dans l’Europe, il se serait passé quoi ?

Atlantico : Vendredi, La Turquie et l'UE ont conclu un accord de principe visant à régler la crise migratoire sans précédent que nous connaissons actuellement. Depuis le début des négociations à ce sujet, la Turquie était en position de force et essayait d'en tirer profit. En imaginant que la Turquie soit un membre de l'Union Européenne, en quoi le rapport de force en aurait été changé ?

Roland Hureaux : L'hypothèse que la Turquie pourrait être dans l'Union européenne demeure théorique. Si tel était le cas, la Turquie serait autre chose que ce qu'elle est et l'Union européenne aussi. La Turquie aurait évacué Chypre, elle serait un vrai état démocratique, vraiment laïc où les femmes et les minorités religieuses seraient respectées. Dans ce cas, je pense qu'elle n'aurait pas fait la guerre à ses voisins, Syrie et Irak, par djihadistes interposés et, puisqu'il n'y aurait pas de guerre, le problème des réfugiés ne se poserait pas.

La Turquie ne penserait pas non plus à islamiser l'Europe en nous envoyant des "migrants". Et si nous l'avions admise malgré les mauvaises dispositions qui sont les siennes aujourd'hui, dans ce cas, elle serait encore davantage en position de force : elle aurait atteint son objectif qui est de peser dans  les affaires européennes de tout son poids, celui de ses 80 millions d'habitants et celui de son absence de vergogne dans un club trop bien élevé pour lui  parler aussi fort qu' il faudrait, comme on l'a vu quand Erdogan est venu attaquer grossièrement, sans que personne ne proteste, la France et l'Europe dans des réunions à Strasbourg et à Bruxelles le 4 octobre 2015. Si nous avions admis la Turquie telle quelle, nous serions en état de "soumission", au sens que Houellebecq donne à ce mot. Les commentateurs de la négociation qui vient de se terminer ont laissé supposer que la Turquie était en position de force. C'est faux : elle ne l'est que dans la tête des Européens qui n'osent pas envenimer le débat face à un interlocuteur sans scrupules. 

La qualité d'Etat candidat lui confère des avantages considérables : des subsides par milliards et un accès privilégié aux marchés européens pour ses productions. Il aurait été simple pour l'Union européenne de menacer de retirer ces avantages si la Turquie n'obtempèrait pas sur deux points : cesser de permettre aux djihadistes du monde entier de rentrer en Syrie en passant chez elle (et nulle part ailleurs) pour y entretenir la guerre et faire cesser le départ des migrants, réfugiés ou pas, vers l'Europe.

Deux questions fondamentales n'ont pas été posées au cours des discussions ou très peu : celle du contrôle des passeurs dont tout laisse penser qu'ils sont proches du pouvoir turc, par réseaux mafieux interposés et celle de l'origine réelle des migrants : contrairement à ce que dit Erdogan (et que  personne ne semble contredire), ces migrants ne sont pas, pour l'essentiel, les deux millions et demi de réfugiés syriens de la frontière syro-turque : ceux là, qui vivent dans une grande misère et qui n'ont pas  les moyens de payer les passeurs, la Turquie les garde. Ceux qui transitent sont des gens que l'on va chercher dans tout le Proche-Orient et en particulier à Damas. Ils transitent par le Liban puis prennent l'avion vers la côte ouest de la Turquie, puis le bateau. Cela leur coûte entre 5 et 10 000 €, ce qui veut dire qu'ils les ont. Tout cela est organisé par la mafia turque, en complicité quasi-certaine avec les service secrets turcs et donc le gouvernement d'Erdogan. 

La même mafia, en lien directe avec le fils d'Erdogan, revendait au marché noir le pétrole de Daech. Les bombardements russes ont mis fin à ce trafic lucratif. Mais pas à celui des réfugiés. 

La seule force d'Erdogan est la lâcheté des Européens qui, soit ont peur de troubles dans les banlieues qui pourraient être déclenchés par lui (il en aurait menacé Hollande), soit sont subjugués par la puissance du lobby turc en Europe occidentale qui corrompt autant qu'il le peut nos classes dirigeantes. Voyez par exemple sur Internet qui appartient aujourd'hui à l'Institut du Bosphore. Il va de soi que ces raisons qui poussent à céder à Erdogan sont inacceptables.   

C'est ainsi qu'on a abouti à un accord qui ne remet pas vraiment en cause les intérêts des passeurs : les migrants refusés par la Grèce (au terme d'un préjugement au cas par cas sur leur qualité de réfugié difficile à mettre en oeuvre) et qui ont déjà payé seront refoulés et, en principe, la Turquie les reprendra, mais il n'est pas dit aussi clairement que personne ne partira plus de la Turquie. On fait mine de croire qu'Erdogan, lui-même submergé, ne contrôle pas entièrement le passage. J'en doute.  

Il faut prendre en compte aussi que des gens, à Berlin ou à Bruxelles, continuent de vouloir que ces migrants viennent chez nous par un calcul démographique absurde qui conduit à vouloir assurer l'équilibre des régimes de retraites en remplaçant les enfants  européens qui ne naissent pas par des immigrés, au risque de causer de graves tensions sociales. Cette philosophie règne au plus haut niveau : au sommet de Davos, le FMI et l'OCDE se sont fendus de rapports tendant à démontrer que cette vague de migrants était une grande chance économique pour l'Europe. C'est très significatif de la nature des forces mondiales qui poussent ces migrations, les mêmes en gros qui ont suscité la guerre au Proche-Orient. 

Pour autant, compte-tenu du principe de libre circulation, n'est-il pas plus probable que le projet européen aurait volé en éclats depuis longtemps face à l'ampleur de la vague migratoire actuelle si la Turquie avait été membre de l'UE ? 

Je vous ai dit que si la Turquie avait été admise dans l'Union européenne - et l'espace Schengen - , on peut supposer quelle ne serait pas allée chercher des migrants au Proche-Orient pour nous les envoyer.

Quant au projet de libre-circulation, il semble qu'il vole en éclats par lui-même, sous les coups de boutoir de la vague migratoire organisée par Ankara, mais aussi par la résistance d'un certain nombre de pays qui ne sont pas dans les mêmes dispositions accueillantes que Merkel : Pologne, Hongrie, Slovénie, Croatie, Autriche et maintenant Grèce. Même la Belgique ferme la frontière française, de manière très théorique il est vrai. Les dirigeants des petits pays que je citais n'ont pas perdu la tête comme Donald Trump en soupçonne Angela Merkel, peut-être pas sans motifs. 

La Turquie a obtenu, en échange de promesses sur l'accueil des migrants refoulés, trois grands avantages : quelques milliards, une promesse de réouverture des négociations d'entrée dans l'UE (qui reste heureusement très théorique), mais surtout le droit d'entrée sans visa de ses ressortissants sur le territoire européen. Et cela pourrait à terme poser des problèmes encore plus graves que l'arrivée des réfugiés compte tenu de la situation économique tendue de la Turquie, surtout dans  sa partie orientale. Heureusement, elle n'a pas obtenu que l'Europe la soutienne dans son combat contre la rébellion kurde du PKK. Or, même sans la guerre au Proche-Orient, la possibilité d'une émigration massive turque pose à elle seule des problèmes. C'est pourquoi il n'avait jamais été envisagé jusqu'ici que la Turquie soit dans l'espace Schengen. Je pense cependant que les Européens ont inutilement envenimé la négociation en posant avec insistance le problème du recul, bien réel, de la démocratie en Turquie. La politique étrangère commune est depuis toujours polluée par la morale (ce qui n'empêche pas la même Europe de déclencher des guerres meurtrières, comme l'a dit Helmut Schmidt). Je préférerais une position de négociation qui soit : les Turcs sont maitres chez eux mais en contrepartie, ils s'arrangent pour ne pas nous poser de problèmes, à eux de voir comment. 

Je crois aussi que la complicité européenne dans le déclenchement des guerres de Syrie et d'Irak interdit aux négociateurs européens, et c'est dommage, de dire au gouvernement turc qui se pose en victime : c'est vous qui avez joué le premier rôle pour envenimer le conflit syrien, tant pis pour vous. Il faut le dire une fois pour toute : ces réfugiés, c'est nous qui sommes allés les chercher en suscitant la guerre. 

J'ajoute que, en ne levant pas les sanctions contre la Syrie, l'Europe continue d'alimenter le flux. Ces sanctions sont particulièrement cruelles puisqu'elles empêchent de livrer des médicaments au peuple syrien. Elles sont une des raisons pour lesquelles les gens veulent partir. 

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par langue de pivert - 20/03/2016 - 18:18 - Signaler un abus

    En adhésion totale avec ce remarquable article !

  • Par vangog - 21/03/2016 - 00:19 - Signaler un abus Oui, parfaitement d'accord!

    Des inconnues toutefois! Quelles sont donc ces mystérieuses forces qui tentent d'influer sur les décisions des dirigeants mondiaux, en les incitant, d'abord à déclencher les guerre Lybiennes et Syriennes, puis à accepter des flots de migrants, au prétexte qu'ils généreront la croissance résiduelle que l'industrie n'est plus capable de créer en UE? Macron-Rotschild était comme un poisson dans l'eau, à Davos, où étaient présentes les rapports vantant la politique migratoire...qui tire les ficelles de ces guerres, puis de cette migration de déracinés? Quel rôle joue le groupe Bilderberg? les partisans de l'ingérence, puis de la guerre, les Koushner, Levy, Sarkozy, Blair, Bush? Où est la morale à provoquer des guerres, des exodes massifs enrichissant des mafias de passeurs, des dictateurs islamistes, puis des re-migrations...au gré des réunions secrètes de quelques fous prétentieux qui croient diriger le monde, lors de ce dîner communautariste par excellence que sont le dîner du grand siècle et quelques autres...

  • Par tubixray - 21/03/2016 - 09:09 - Signaler un abus Une soumission ? Non une trahison !

    L'article met clairement en évidence la duperie de nos pseudo dirigeants européens; ils font des concessions à ce dictateur islamiste en échange de la maitrise du flux de migrants .... géré et alimenté par les turcs eux mêmes !!!!!.....Les frontières doivent être rétablies d'urgence (voir la ballade de Salah) et l'Europe Politique abolie .... Tous ces dictateurs bureaucratiques doivent être limogés car leur action va à l'encontre de l’intérêt et de la sécurité des européens.

  • Par Leucate - 21/03/2016 - 13:50 - Signaler un abus Si la Turquie avait été dans l'Europe

    C'est très simple, les frontières de l'Europe auraient été celles de la Turquie c'est à dire que l'UE serait frontalière avec la Syrie, l'Irak, l'Iran, l'Arménie et l''Azerbaïdjan. Le cauchemar !!!

  • Par Leucate - 21/03/2016 - 13:54 - Signaler un abus erratum

    J'avais oublié la Georgie comme autre pays frontalier ..

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€