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5,24 millions d'euros pour Carlos Tavares chez PSA : pourquoi il est dangereux de se focaliser sur les inégalités en oubliant la question essentielle de la pauvreté

Alors que les polémiques sur les revenus des très grands patrons ne cessent de fleurir en France et ailleurs, il est primordial d'analyser avec recul les effets potentiellement néfastes d'une telle stigmatisation. En effet, à force de vouloir lutter (efficacement ou non) contre les inégalités, on en oublie parfois la lutte contre la pauvreté.

Poule aux œufs d’or

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5,24 millions d'euros pour Carlos Tavares chez PSA : pourquoi il est dangereux de se focaliser sur les inégalités en oubliant la question essentielle de la pauvreté

Atlantico : Alors qu’une étude d’Oxfam affirme qu’en 2015, 62 personnes détenaient autant d’argent que la moitié de la population mondiale, une autre étude publiée par l’économiste Caroline Freund indique que rejeter la responsabilité des inégalités sur les super-riches serait une erreur. En effet, selon ses recherches, les milliardaires se diviseraient principalement entre les héritiers et de grands entrepreneurs partis de zéro qui, pour leur part, créent un grand nombre d'emplois. En quoi la lutte contre les inégalités, si celle-ci est indifférenciée entre ces deux catégories, peut s’avérer contre-productive dans la lutte contre la pauvreté ?

Guillaume Sarlat : Les inégalités, prises de manière indifférenciée, ne sont en effet pas pour moi un concept pertinent. Ce qui me semble pertinent, c'est le couplé inégalités / prise de risque. Et ce qui m'inquiète dans la France d'aujourd'hui, tant sur le plan politique qu'économique, ce n'est pas, comme Thomas Piketty, la montée des inégalités (patrimoniales, salariales) en tant que telles, mais les inégalites et l'accumulation de richesses qu'aucune prise de risque particulière ne justifie.

Le symbole de l'absence de prise de risque totale est évidemment le rentier. Mais quel risque prend réellement aujourd'hui le patron de grande entreprise, qui en France n'a presque aucun contre-poids (conseils d'administration faibles, actionnariat morcelé, actionnariat-salarié inexistant, mesures anti-OPA protectrices, proximité avec le pouvoir politique) et bénéfice de la garantie de fait d'un emploi à vie ? Quel risque prend également le cadre de grand groupe qui sait qu'il bénéficie de fait d'une sécurité de l'emploi à vie ? 

Et quand il n'y a pas de prise de risque, il n'y a notamment pas de création ni d'innovation, et donc en particulier pas de croissance et de créations d'emplois.

Olivier Passet : Il faut déjà voir ce que l'on appelle « lutte contre les inégalités ». Elle passe en général par trois types de mesure : soit des taux marginaux lourds sur certains revenus, à partir d’un certain seuil, soit de la règlementation de la rémunération (plafonds de rémunération, stock-options etc.), soit de la fiscalité sur le patrimoine (ISF, transmission). Est-ce que c'est contre-productif quand il s’agit d’entrepreneurs partis de zéro ? C’est tout le problème de la forte mobilité de la base fiscale, notamment du capital mobilier et des plus qualifiés. Tous les pays sont confrontés aujourd’hui à cette problématique. Il devient très difficile de faire cohabiter des critères d’équité et d’efficacité du fait dela volatilité des bases concernant les plus riches. Aux Etats-Unis, par exemple, on assiste à une explosion des désertions fiscales et des abondons de nationalité depuis  l'entrée en vigueur en 2014 de la loi connue sous le nom de «Fatca» (ForeignAccountTax Compliance Act), qui oblige toutes les banques non américaines qui veulent rester en bons termes avec les autorités des États-Unis à communiquer au fisc à Washington toutes les informations sur les comptes de citoyens américains. Or il est vrai, notamment dans les pays anglo-saxons, qu’il y a une part d'entrepreneurs plus importante qu'en Europe continentale parmi les hyper-riches. Au sein de ces entrepreneurs, alors qu’on avait plutôt des gens issus de la finance, nous en voyons de plus en plus qui sont issus du numérique. Derrière l’enrichissement fort et rapide, il y a bien une contribution indéniable de l'entreprenariat et des secteurs porteurs. A partir de là, on constate bien un élément très délicat à traiter ; à savoir que quand la fiscalité est trop forte, elle amène les bases fiscales à se déplacer et se délocaliser, au risque de fragiliser le tissu productif et l’emploi. Les grandes économies sont de ce fait confrontées à un véritable dilemme. Il y a un seuil à partir duquel il est indéniablement contre-productif, socialement et fiscalement, de surtaxer ces revenus très élevés.

Une fois dit cela, je ne suis pas juriste mais je pense qu’il est très difficile de différencier les deux catégories d’enrichissement. Il y a des principes d'égalité devant la loi qui impliquent que taxer, des dividendes, une plus-value sur titre ou d’autres éléments de rémunération sans distinction entre un héritier et un entrepreneur, à moins de taxer tout simplement au moment de l’héritage… Les héritiers, n’ont pas nécessairement des structures de revenus qui diffèrent de celle des entrepreneurs. En France, pour des raisons fiscales, le revenu va s'abriter sur des investissements dits productifs (mais qui ne le sont pas toujours, d’ailleurs) : des exploitations forestières, desgrands crus, etc. Même chez un héritier, on aura en apparence un revenu d'entreprise lié à l’activité productive.

Enfin, le fait que la rente soit d’origine technologique et entrepreneuriale n’interdit pas de penser sa redistribution. La concentration de la richesse en phase d’accélération technologique a toujours été facteur de crise. Le capitalisme a besoin de débouchés pour croître. La rente technologique doit être redistribuée comme les autres. 

Selon l’étude menée par Caroline Freund, une distinction doit être faite entre "l’utilité" sociale des milliardaires ayant hérité de leur fortune, et celle de ceux qui l’ont fabriqué de toutes pièces, car ces derniers créent de nombreux emplois à travers le monde. Or, si ces derniers se sont multipliés au cours des dernières années au sein des pays émergents, ils n’ont que faiblement progressé (en nombre) au sein des pays occidentaux. Les sociétés occidentales en font-elles trop pour protéger les fortunes héritées, et pas assez pour soutenir les véritables créateurs de richesse ? Concernant le cas spécifique de la France, cette tendance se vérifie-t-elle ?

Guillaume Sarlat : Bien sûr, les sociétés occidentales et notamment la France en font trop pour protéger les richesses héritées. En temps de paix et sans immigration ‎massive, ce qui est le cas de la France depuis 30 ans, rien ne vient rebattre les cartes de l'extérieur. La tendance naturelle des sociétés à protéger l'ordre établi a donc libre cours et provient de deux facteurs au moins. 

Premier facteur : la collusion entre les sphères publique et politique d'une part, et privée de l'autre.

Le secteur privé finance le politique, qui en retour favorise le secteur privé. Cette collusion n'a absolument pas été empêchée par les lois françaises sur le financement de la vie politique.‎ Elle existe, et elle n'est pas transparente comme aux Etats-Unis où au moins chacun peut voir qui finance qui, et en particulier opposer les soutiens financiers d'Hillary Clinton à ceux de Bernie Sanders. Par ailleurs, le mode de gestion actuel de la fonction publique (sur-recrutement en sortie d'école, responsabilités très/trop précoces, départs ‎rapides, absence de recrutement seniors) fait que la plupart des dirigeants du secteur privé continuent aujourd'hui à provenir de la sphère publique ce qui entretient la proximité. 

‎Second facteur : le monde politique établi, en France en tout cas, a réussi à fermer le jeu en empêchant toute initiative en-dehors des grands partis. Le projet de loi dit de "modernisation" sur les modalités de l'élection présidentielle en offre aujourd'hui un nouvel exemple. Et le jeu est tout autant fermé à l'intérieur des partis eux-mêmes, comme le ‎montrent actuellement les règles de parrainage pour les primaires des Républicains.

Olivier Passet :Le distinguo me paraît assez fragile. Effectivement, ce sont des fortunes neuves dans les pays émergents, mais cela est lié au fait qu’on a moins de fortunes héritées dans un pays en développement rapide. Est-ce que les sociétés occidentales en font trop pour protéger les fortunes héritées ? Elles en font en tout cas beaucoup pour négocier au cas par cas des exceptions fiscales pour protéger certaines  situations d’hyper-concentration de richesse. Au-delà d’un certain seuil, on sait très bien qu’il y a des accords spéciaux concernant les gros patrimoines et les très grosses fortunes, et des possibilités d’exil qui n’interdisent pas d’exercer une activité lucrative en France.

Le vrai problème n'est pas tant de protéger les fortunes héritées. Le problème réside dans le fait de savoir si nous voulons une fiscalité qui permette à ces fortunes de se recycler réellement dans l'économie nationale et incite les super-riches à réinvestir dans le champ de la production et non pas sur des niches fiscales relativement protégées. Est-ce qu'on achète des œuvres d’art, des hôtels ou des hectares de champs d'olivier pour se protéger de l'ISF, ou est-ce qu’on a une fiscalité qui incite à réinvestir cette fortune en tant que business angel  ou que véritable mécène ? Aujourd'hui, en France, nous avons des systèmes de crédit d’impôt en faveur du capital investissement qui sont rapidement plafonnés (à quelques dizaines de milliers d’euro). Ces seuils sont très en-deçà de ce que pourraient accomplir les grandes fortunes et des niveaux d’investissement dont ont besoin les entreprises en développement rapide. Nous avons un grand nombre d’incitations à réinvestir sa fortune de manière un peu bidon, c’est à ce niveau-là qu’il faudrait réfléchir…

Aux Etats-Unis, vous avez un mix entre une taxation de la succession plus forte qu'en France et des exemptions fiscales qui jouent quand vous sanctuarisez votre fortune dans des fondations. Ces fondations servent ensuite à financer votre université d’origine, des pépinières d'entreprises, des œuvres sociales, etc. Il y a des circuits assez mal pensés en France. Le circuit des business angels n’est pas suffisamment armé fiscalement : nous n’avons pas créé les incitations suffisantes pour permettre aux très grosses fortunes de se placer dessus. Nous n’avons pas l'architecture fiscale des Etats-Unis, qui créent de fortes incitations à recycler sa fortune sur de l’investissement social ou productif…

 
Commentaires

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  • Par vangog - 30/03/2016 - 10:48 - Signaler un abus Sur-pondération du secteur financier...

    Ben voila! Tout est clair! Les lois Debre etaient déjà un coup de canif au libéralisme, en supprimant les rémunérations des comptes...les lois de 1984 et 1986, n'étaient pas libérales au vrai sens du terme, et il est dommage de voir un polytechnicien pervertir encore ce terme, par méconnaissance du libéralisme, non enseigné dans les écoles de la pensée unique. La loi Mauriy de 1984 a obligé les banques à obéir à trois organismes de régulation, en échange de leur de-spécialisation: le Comité de la réglementation bancaire, le Comité des établissements de crédit et la Commission bancaire. trois! Pas deux, ni un...trois! On reconnaissait déjà la propension socialiste pour l'accumulation paralysante d'organismes...et la loi de 1986 ne visait qu'à corriger l'erreur de 1982 ou 36 banques avaient été nationalisées par la gauche, ces deux lois aboutissant à une concentration du système bancaire et à la mainmise de l'état sur les grosses banques. Quel libéralisme? Et que dire des lois suivantes, consacrant le renflouage des banques par les états et aboutissant à cette dernière loi, d'une rare inanité, obligeant les con-tribuables à renflouer, en cas de faillite bancaire...libéral, tout ça?

  • Par lasenorita - 30/03/2016 - 11:48 - Signaler un abus Benzéma.

    Benzema gagne 1 million et demi d'euros par mois...çà c'est ''normal''....Une partie de mes impôts est donné aux footballeurs ''français'', or, je n'aime pas le foot...surtout que ce sport ''encourage'' les Algériens à ''tout casser'', à brûler des voitures, à nous empêcher de nous reposer... sous l'œil bienveillant de ''ceux qui nous gouvernent'' et qui ne pensent qu'à leur réélection!...

  • Par J'accuse - 30/03/2016 - 11:48 - Signaler un abus Il ne faut pas lutter contre les inégalités

    Il n'y pas de problème à ce que Bill soit un milliard de fois plus riche que Mohamed, mais il importe d'une part que l'argent du premier serve surtout à créer des emplois, et que d'autre part le second ait suffisamment de revenus pour satisfaire ses besoins. Les inégalités sont nécessaires à la vie économique, et si on appauvrit les riches, tout le monde sera pauvre, puisque ce sont eux qui créent les emplois créant la richesse. L'argent des riches n'est pas volé aux pauvres, et la propriété n'est pas non plus le vol, contrairement à ce que disent les Évangiles gauchistes; la seule redistribution qui vaille est celle que procure le travail. L'objectif à atteindre est que toute personne ait un travail et que celui-ci génère des revenus suffisants : tout autre débat sur la répartition de la richesse est absurde. Enfin, à l'attention des jaloux et des idéologues de l'égalitarisme, qu'ils comprennent que si la pauvreté provoque le malheur, la richesse ne conduit pas au bonheur, loin de là.

  • Par clint - 30/03/2016 - 13:42 - Signaler un abus Le seul problème est qu'en France on n'est pas sanctionné !

    Car nos PDG sortent pratiquement tous du même sérail : X, mines, Centrale, etc, etc .. et se protègent mutuellement. Quand ils "foirent" leurs "collègues" des Conseils d' administration les protègent. Donc oui aux hyper revenus quand ils prennent des risques (cf USA, etc) mais non quand ils ne risquent rien (ex Lauvergeon, Varin qui a été recasé après son départ de PSA, etc ..)

  • Par Vm - 31/03/2016 - 06:53 - Signaler un abus Fonctionnaires

    Les fonctionnaires ne sont ils pas aujourd'hui des rentiers qui profitent de la première des inégalités : emploi à vie, moins de 35 heures souvent, salaire moyen supérieur au salaire moyen dans le privé, retraite en or financée par d'autres et même accès à une retraite par capitalisation déductible (PREFON la seule en France un vrai scandale), .....sans parler des hauts fonctionnaires ou encore mieux des politiques, voir l excellent article sur la retraite de monsieur Héraut.

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Guillaume Sarlat

Polytechnicien et Inspecteur des Finances, Guillaume Sarlat, a fondé et dirige à Londres une société de conseil en stratégie aux entreprises.

 

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Olivier Passet

Olivier Passet est directeur des synthèses économiques chez Xerfi. Il est notamment en charge du suivi des politiques économiques et des mutations de l’appareil de production.

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