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2017 ou la douce mais redoutable illusion de la bienveillance en politique

Emmanuel Macron se distingue des anciens chefs de l'Etat parce qu'il apporte plus de bienveillance. L'exercice du pouvoir n'est cependant pas bienveillant par nature. Il faut savoir faire preuve de violence. C'est ce qu'il a fait notamment en se séparant du chef des armées en juillet.

Diplomatie en douceur

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2017 ou la douce mais redoutable illusion de la bienveillance en politique

Atlantico : Emmanuel Macron avait choisi de mettre sa campagne électorale sous le signe de la bienveillance, en indiquant notamment : "Depuis 18 mois, j’ai une règle de vie, pour les femmes et pour les hommes, comme pour les structures, c’est la bienveillance". Dans quelle mesure cette bienveillance est-elle de nature à répondre au "tragique" de l'histoire, est-elle adaptée au monde actuel ?

Eric Deschavanne : Je prends ce thème de la bienveillance très au sérieux. Il a joué un rôle déterminant dans la constitution de l'identité politique d'Emmanuel Macron et le succès de son entreprise de conquête du pouvoir.

On peut cependant s'interroger, en effet, sur la possibilité et la pertinence de l'usage de cette "bienveillance" dans l'exercice du pouvoir.

Pour caractériser le rôle effectif qu'a joué la bienveillance dans la campagne d'Emmanuel Macron, je crois qu'il faut distinguer quatre points.
D'abord, si l'on en croit ses biographes et le témoignage de ceux qui l'ont approché, il semble avéré que la bienveillance correspond à un trait essentiel de sa personnalité. Il possède naturellement une qualité d'écoute, une disponibilité à l'égard de l'interlocuteur, une "empathie" hors du commun et particulièrement bien adaptée à la culture démocratique, laquelle est fondée sur l'exigence de l'égale considération des individus. Cette qualité a permis à Emmanuel Macron de contrecarrer le soupçon d'arrogance qui s'attache nécessairement dans l'univers démocratique au "premier de la classe", à l'énarque qui parle au nom de l'intelligence et du savoir. Rationalité et séduction ne s'opposent pas chez Emmanuel Macron dans la mesure où, comme l'illustre l'épisode Whirlpool, il cherche à convaincre dans le face-à-face. Défendre le point de vue qui oppose l'intérêt général aux intérêts particuliers à court terme et aux passions en parlant d'égal à égal avec les principaux intéressés a pu apparaître comme une forme de respect et de bienveillance en acte. On peut toutefois se demander si ce style de communication éminemment démocratique, parce qu'incarné dans l'horizontalité de la relation, peut trouver une traduction dans l'exercice du pouvoir, qui nécessairement isole et impose la verticalité.
 
Deuxième point : la bienveillance n'est pas seulement un trait de la personnalité d'Emmanuel Macron, c'est aussi aux yeux de certains une règle de management que celui-ci a délibérémment mise en oeuvre pour construire le succès de son mouvement. Il faudrait disposer de témoignages d'acteurs du mouvement En Marche! pour se faire une idée plus précise du rôle qu'à joué cette règle de bienveillance. Si telle était bien l'intention, c'était assurément bien vu et bien joué. Dans un monde social démocratique, il n'y a probablement que deux conceptions possibles de l'autorité: celle fondée sur l'égoïsme des intérêts et sur la peur, et celle fondée sur la bienveillance qui stimule le désir de se dévouer pour l'intérêt général. Dans une organisation où les individus sont en situation de dépendance, le management par la peur peut être efficace. Pour promouvoir un mouvement politique nouveau et démuni, on ne peut compter - par-delà les convictions communes -  que sur l'espérance et la bienveillance pour stimuler les énergies. La limite d'une telle règle de management tient au fait qu'elle n'est pas applicable à l'État, à la communauté politique dans son ensemble, encore moins à l'échelle internationale. Ce n'est pas une panaçée universelle.
Le troisième et quatrième point sont relatifs au positionnement politique assumé par Emmanuel Macron. Celui-ci a délibéremment choisi de récuser à la fois les populismes et le clivage droite/gauche. Exhiber la "bienveillance" était dans cette perspective une manière - pour parler un langage nietzschéen - de se poser en "force active" contre les "forces réactives" : être le parti du "Pour", une pure force de proposition, contre les partis du "Contre" - les forces protestataires et les partis de gouvernement qui se légitiment négativement (contre la droite ou contre la gauche). Assumer, à travers l'usage du thème de la bienveillance, la confrontation avec les forces (le Front national et France insoumise) qui exploitent les ressentiments populaires était particulièrement habile.
 
Plus subtilement encore, le thème de la bienveillance  a permis à Emmanuel Macron de faire résonner la fibre de la concorde nationale, qui fut longtemps l'apanage des gaullistes et que François Bayrou a tenté sans réussite de s'approprier. Il y a deux affects politiques qui permettent de rassembler, la haine et l'amour pour dire les choses vite : soit on cherche à rassembler derrière soi par le clivage, en mobilisant la fameuse distinction ami/ennemi, soit on entreprend de rassembler en cultivant le désir de concorde et d'harmonie au sein de la communauté. Les politiques sont ou tendent à être soit clivants, soit conciliateurs, et les plus grands sont ceux qui parviennent à jouer sur ces deux registres à bon escient. En recourant au thème de la bienveillance, Macron s'est donné les moyens de mobiliser tous ceux qui en France  aspirent à la réconciliation des contraires, au consensus national autour de l'intérêt général, au dépassement des clivages. Il suscite logiquement en retour l'irritation de ceux qui ne croient pas un tel dépassement possible ni souhaitable, et jugent nécessaire de cultiver le conflit des identités politico-idéologiques. Après la conquête du pouvoir, aucun des deux affects ne peut suffire : cliver n'est pas gouverner, et la bienveillance associée à la volonté de conciliation se heurte à la réalité de la confrontation des volontés et des conflits inexpugnables.
 
Je ne crois pas, en revanche, qu'on puisse associer cet usage du thème de la bienveillance à une quelconque naïveté de bisounours. Emmanuel Macron est un vrai politique en ce sens qu'il a conscience de la difficulté, voire de l'impossibilité de mobiliser massivement  sur la base d'un discours purement rationnel. C'est tout à fait volontairement qu'il a parlé de bienveillance, et même d'amour, parce qu'il a intégré le fait que l'adhésion politique est pour une grande part irrationnelle. L'évocation de la bienveillance et de l'amour lui a permis de pallier l'absence d'idéologie : tandis que l'idéologie mêle le rationnel et l'irrationnel, il a entrepris, consciemment ou non, de dissocier les deux éléments, afin de convaincre par la raison et de séduire par la bienveillance.
 

Paul-François Paoli : Macron est un excellent rhétoricien, ce qui nous change de ses prédécésseurs. Sarkozy est un formidable orateur mais sa pensée personnelle est pauvre et inconsistante, sans parler de celle de Hollande ou de Chirac. Macron renoue avec une certaine verve à laquelle Mitterrand nous avait habitués. L'ennui, est qu'il est aussi un sophiste et qu'il est malaisé de savoir exactement en tête. Alors la bienveillance évidement, pourquoi pas ? Qui est contre la bienveillance ? Personne. On sait très bien que la politique est d'une extrême violence et que l'exercice du pouvoir n'est généralement pas d'une nature très bienveillante sans parler des relations de pouvoir à l'échelle internationale. Macron vient lui-même de le démontrer en sacrifiant un chef des armées qui avait le courage d'expliciter le malaise de l'armée française et ses raisons. Macron a-t-il fait preuve de bienveillance ? En l'occurrence, pas particulièrement. 

 
Commentaires

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  • Par Michèle Plahiers - 06/08/2017 - 10:23 - Signaler un abus Excellente

    analyse.

  • Par Yves3531 - 06/08/2017 - 10:30 - Signaler un abus Je me suis arrêté de lire...

    quand j'ai vu l'un des intervenants dire dans le meme paragraphe: que d'un côté Sarkozy avait la pensée pauvre et d'un autre que Macron est excellent tout en étant un sophiste dont il est malaisé de savoir ce qu'il a en tête ...!!! Ça ressemble à un article foulage de gueule...

  • Par vangog - 06/08/2017 - 10:44 - Signaler un abus Le mépris des moins-que-rien, de la bienveillance?

    Pour un gauchiste inversé, peut-être! Mais il faut avoir subi une lobotomie sévère pour voir de la bienveillance chez un petit dictateur en puissance...Hitler aussi, était bienveillant: il aimait les enfants et les chiens...

  • Par Michèle Plahiers - 06/08/2017 - 10:45 - Signaler un abus Le peuple français

    ne sera jamais celui de Paul Kagamé. Il n'a pas le culte du chef. Et même si je n'aime pas la personnalité de Macron, la gestion d'un pays est toujours préférable à l'anarchie,...

  • Par Michèle Plahiers - 06/08/2017 - 10:53 - Signaler un abus Le psychanalyste est

    dit bienveillant (à l'écoute), mais cela ne signifie pas qu'il va payer vos factures et intervenir dans votre vie privée.

  • Par Ganesha - 06/08/2017 - 10:54 - Signaler un abus ''En même temps''

    La ''bienveillance'' de Macron s'exprime parfaitement dans son expression fétiche ''en même temps''. Mais le président de la République est un juge qui doit trancher entre des thèses opposées : droite ou gauche, nationalisme ou mondialisme. Un juge peut-il décider que Marc Dutroux et Guy Georges sont des dangers mortels pour la société, mais ''en même temps '', les laisser en liberté ? Pierre Gattaz et Bernard Arnault ont autant de sens moral et sont encore plus nuisibles que Bernard Madoff ou Al Capone, mais faut-il laisser libre cours à leur appétit avec une nouvelle loi sur le Travail ?

  • Par assougoudrel - 06/08/2017 - 11:26 - Signaler un abus Bienveillance pour les

    malveillants. macron est est un malvoyant qui avance à tâton sans l'aide d'une canne. C'est avec ce grand chef que la France s'en sortira. A-t-il donné des cahiers de vacances à ces gamins? Il avait pris la sage décision de ne pas emmener Lady Centry, car avec sa robe trop courte, des dizaines de mains serait occupées...C'est le nouveau Jésus qui disait: "laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est pour ceux qui les ressemblent".

  • Par cloette - 06/08/2017 - 13:48 - Signaler un abus curieux

    je ne l'ai jamais trouvé "bienveillant ", bien au contraire je l'ai toujours trouvé ( sauf quand il était chez Hollande où sa sincérité devant les illettrées sonne vrai) ) , jouant un rôle de bienveillance affichée nullement sincère . Plutôt malveillant même, et retors qui veut donner une bonne image de lui à tout prix.

  • Par pasdesp - 06/08/2017 - 14:00 - Signaler un abus Beinveillant

    Son mepris affiché pour les "rien du tout", ses coleres de petit chef, sa loi de mralistion liberticide!! Un petit autocrate impudent

  • Par cloette - 06/08/2017 - 14:03 - Signaler un abus Mitterrand

    N'était pas bienveillant, et il assumait , il n'essayait pas de faire croire le contraire , c'est ainsi que (qu'on l'aime ou non), il est entré dans le costume , présidentiel .Sarkozy était bienveillant envers les Français ,et sincère je crois , ( pas forcément bienveillant avec les ministres ou les politiques) , et c'est ainsi qu'il a été un grand politique et un bon président malgré les critiques d'une minorité de mauvais esprits.

  • Par Marie-Luce Sachot - 06/08/2017 - 15:59 - Signaler un abus développement personnel

    dans ma circo, réunion publique de la candidate totalement inconnue de LREM aux législatives du 2nd tour: les mots "bienveillance " et "respect" dans quasiment chaque phrase. Que du miel à la bouche . je me croyais à une conf de développement personnel des années 80.. Et pendant ce temps , la violence inouie vécue par les candidats battus, très investis dans les politiques locales, associatives, renvoyés brutalement chez eux. !!!!!!!! par cette candidate ignorante de la politique.

  • Par assougoudrel - 06/08/2017 - 16:25 - Signaler un abus Pardon

    des dizaines seraient

  • Par Paulquiroulenamassepasmousse - 06/08/2017 - 16:56 - Signaler un abus Bienveillant,.. .. Solidaire.

    Bienveillant,.. .. Solidaire...... Républicain..... Citoyen.... Équitable..............du vent, ces qualificatifs à la mode employées à tort et à travers par nos journaleux en mal de "novlangue" ou langue de bois..... .Les hommes politiques de gauche sont bienveillants, car ils prônent une économie solidaire et un commerce équitable.... Mais afin de perpétuer les vertus républicaines ils organisent des banquets citoyens .... Vous pourrez retrouver ces quelques mots en boucle sur n'importe quell chaîne d'informations.. Une seule solution couper le son ! Ça repose.

  • Par Ex abrupto - 06/08/2017 - 17:05 - Signaler un abus Je l'ai depuis le premier jour

    (donc bien avant le premier tour) toujours considéré comme un séducteur - emberlificoteur! Ca s'est rapidement complété de tendances dictatoriales.

  • Par Paulquiroulenamassepasmousse - 06/08/2017 - 17:39 - Signaler un abus Corrigé .......comme dit l' Amère !

    Bienveillant,.. .. Solidaire...... Républicain..... Citoyen.... Équitable..............du vent, ces qualificatifs à la mode employés à tort et à travers par nos journaleux en mal de "novlangue" ou langue de bois..... .Les hommes politiques de gauche sont bienveillants, car ils prônent une économie solidaire et un commerce équitable.... Mais afin de perpétuer les vertus républicaines ils organisent des banquets citoyens .... Vous pourrez retrouver ces quelques mots en boucle sur n'importe quelle chaîne d'informations.. Une seule solution couper le son ! Ça repose.

  • Par gerint - 06/08/2017 - 18:09 - Signaler un abus Je ne crois pas Macron bienveillant

    C'est juste une posture et je pense que le fond du personnage est au contraire dur, méprisant, et opportuniste

  • Par clclo - 06/08/2017 - 18:53 - Signaler un abus allons donc

    retors pervers machiavelique manipulateur narcissique tout n'est que theatre apparence decors faux semblants trompe l'oeilcarton pate ete illusion

  • Par vangog - 07/08/2017 - 22:22 - Signaler un abus Un gourou est bienveillant et aime tout le monde...

    Mais ça reste un gourou...

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016).

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