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2015, l’année de la facture de l’éclatement de la famille française ?

La multiplication des vocations djihadistes sur le territoire, la croissance de l'isolement des personnes âgées et, fait nouveau, des jeunes, sont autant de problématiques observées en 2014 et qui trouvent leur réponse dans la fragmentation des liens familiaux et intergénérationnels. Un processus qui s'inscrit sur le temps long, et qui ne voit pas d'éléments pour l'enrayer à court terme.

Passage à la caisse

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2015, l’année de la facture de l’éclatement de la famille française ?

Atlantico : L'émergence des vocations djihadistes en Europe, et particulièrement en France, a suscité de nombreuses incompréhensions. De nombreuses tentatives d'explication de ce phénomène consistent à évoquer une perte du lien social, qui in fine provoque un détachement de la société. Certains modèles familiaux -la famille étant la première structure socialisante d'une personne- peuvent-ils jouer un rôle dans l'apparition des vocations djihadistes ?

Farhad Khosrokhavar : Je vois au moins deux structures familiales en jeu. Tout d'abord, celui que l'on pourrait appeler "structure familiale des cités", qui s'organise autour d'un patriarcat sans père ou démissionnaire, avec un maintien de son rôle symbolique mais dépourvu de capacité d'action. Dans les pays de culture maghrébine, cette autorité paternelle s'illustre souvent par la violence, qui ne peut s'exercer en France où les enfants peuvent avoir recours aux protections légales. Le fait qu'une mère soit seule ne signifie pas pour autant qu'elle détient l'autorité symbolique.

Bien souvent, on peut alors voir un grand frère qui conteste cette autorité, et souhaite s'imposer aux autres membres, bien qu'il n'y parvienne le plus souvent qu'à moitié. Cette absence d'autorité provoque alors un sentiment d'abandon des enfants, où les manques sont pris en charge par la rue, la délinquance, et aboutit à une forme de haine de la société, terreau propice de l'islam radical. Bien entendu, cela ne concerne qu'une minorité de personnes dans des situations similaires, mais ce contexte préalable a pu être observé.

La deuxième structure familiale est quant à elle plutôt différente de la première. Elle s'apparenterait davantage à une structure à autorité indécise. On peut la retrouver dans des familles de classe moyenne, intégrées professionnellement et socialement, mais où l'autorité est remise en cause de différentes manières : tout d'abord, par la famille recomposée, où l'autorité est diluée (et donc neutralisée) entre les deux parents séparés. Le jeune peut alors se sentir sans repère ni prise sur le réel, il s'enferme alors dans une attitude de post-adolescent -jusqu'à parfois 20 ans selon les psychanalystes-. Cette attitude peut pousser à rechercher d'autres formes d'affirmation de soi, faisant du djihadisme une opportunité parmi les autres. Car symboliquement, le djihadisme consiste précisément à se faire homme au sens le plus viril du terme, à faire peur, et à être violent.

Quelles sont les grandes mutations qu'a connu la famille en tant que structure socialisante et d'intégration dans la société au cours de ces dernières années ?

Gérard Neyrand : Depuis 50 ans la famille a connu une transformation d'une telle importance qu'on a pu parler de mutation, et que désormais on parle plutôt de familles au pluriel que de la famille. A la fin des années 1960 entrent en phase un certain nombre d'évolutions de niveaux et temporalités différents qui font basculer dans un autre mode de fonctionnement, même si l'ancien système de références résiste, y compris jusqu'à aujourd'hui. Rapidement, on peut évoquer la montée de l'individu, qui court depuis les Lumières et la révolution française, et a été renforcée par l'évolution du capitalisme vers la consommation de masse et l'individualisation des cibles commerciales. La généralisation de l'enseignement à tous les enfants, notamment aux filles, depuis la IIIe république. Le passage à une société essentiellement salariale, où c'est d'abord le niveau de diplôme qui détermine la place des individus, et où on constate la perte d'importance des logiques économiques et patrimoniales de constitution et maintien des unions, parallèlement à l'affirmation du sentiment amoureux comme raison prépondérante non seulement de la constitution des couples mais de leur maintien.

Egalement, les progrès de la médecine du corps, notamment avec la mise au point des moyens modernes de contraception et les avancées de la procréatique, permettant à des couples non féconds d'avoir des enfants. La valorisation de l'enfance est un phénomène très récent, facilitée par la diffusion des connaissances psychologiques sur la petite enfance, alors que les médias prennent une importance de plus en plus centrale dans le fonctionnement social et l'information des individus. En parallèle, l'évolution des représentations, et des conceptions des relations hommes-femmes et parents-enfants, portée notamment par la génération du baby boom, celle née en masse après guerre et qui accède massivement aux études supérieures 20 ans après.

Toutes ces évolutions, et d'autres encore, expliquent le basculement dans un autre ordre familial, qui s'appuie sur une adaptation du système juridique à cette mutation : 1967, loi autorisant la diffusion des contraceptifs modernes ; 1970 remplacement de la "puissance paternelle" par l'autorité parentale partagée entre père et mère ; 1975, loi Veil sur l'avortement, et loi sur le divorce qui introduit la possibilité de se séparer par consentement mutuel, et remplace la faute d'un des conjoints comme principe de gestion de l'après-divorce par l'intérêt supérieur de l'enfant ; 1983, création du comité national d'éthique un an après la naissance du premier "bébé éprouvette" français Amandine ; 1987-93, intégration de la coparentalité (maintien des liens aux deux parents) après séparation parentale dans l'intérêt supérieur de l'enfant, suivi en 2002 par la reconnaissance de la résidence alternée, et l'allongement du congé paternel à la naissance d'un enfant...

 
Commentaires

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  • Par winnie - 26/12/2014 - 08:07 - Signaler un abus Attention ...

    On dirait du Zemmour !

  • Par MONTCLAR - 26/12/2014 - 15:04 - Signaler un abus @winnie : en moins bon, c'est dire !

    Je ne pensais pas que c'était possible. Et une fois de plus (mais c'est le marqueur "identitaire" d'Atlantico) un titre qui n'a strictement aucun rapport avec le contenu.

  • Par Fran6 - 26/12/2014 - 15:59 - Signaler un abus incroyable!!!

    vous vous réveillez? c'est quasiment un plagiat de Zemmour ou c'est à croire que ses paroles commencent à faire ses effets en tout cas, merci à tous et continuez à écrire

  • Par sandhom - 27/12/2014 - 08:03 - Signaler un abus Sur l'enseignement que l'on devrait appeler instruction.

    L'analyse de Mr Gérard Neyrand est à côté de la plaque, semble -t-il mais qu'attendre d'un prof sociologue nourrit aux idées justement qui détruisent l'école mais pas que, depuis mai 68 et surtout les années 80. Un peu comme la gauche qui est persuadée que si l'économie va mal c'est que le virage pris n'est pas assez sociolo-communiste. Désespérant.

  • Par bjorn borg - 27/12/2014 - 10:03 - Signaler un abus Eric Zemmour

    le dit depuis pas mal de temps. Personne n'écoute ce qu'il dit? Winnie semble aimer Zemmour. Qu'elle ou qu'il se rassure, il n'est pas le seul, loin s'en faut. Il y a bien longtemps que je traque tout ce qu'il écrit ou tout ce qu'il dit. Zemmour n'est, peut-être, pas le bon dieu. Mais ce qu'il dit me plait plus que tout autre! J'ai acheté et lu "Le suicide Français". Beaucoup ont critiqué ce livre, pour moi c'est une bible!

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Farhad Khosrokhavar

Farhad Khosrokhavar est un sociologue franco-iranien, directeur de recherche à l'EHESS et chercheur au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS, EHESS-CNRS). Ses recherches portent sur la sociologie de l'Iran contemporain, sur les problèmes sociaux et anthropologiques de l'islam en France mais également sur la philosophie des sciences sociales.Il est l'auteur de Quand Al Qaïda parle : témoignages derrière les barreaux, et de La Radicalisation

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Gérard Neyrand

Gérard Neyrand est sociologue, est professeur à l’université de Toulouse), directeur du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et recherches en sciences sociales (CIMERSS, laboratoire associatif) à Bouc-Bel-Air. 

Il a publié de nombreux ouvrages dont Corps sexué de l’enfant et normes sociales. La normativité corporelle en société néolibérale  (avec  Sahra Mekboul, érès, 2014) et, Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ?  (avec Michel Tort et Marie-Dominique Wilpert, érès, 2013).

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Vincent Touzé

Vincent Touzé est économiste senior au département des études de l'OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques).

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